l’amour, l’amour

Pour l’Islam, ce n’est plus du mépris que vous exprimez, mais de la haine?
M.H. Oui, oui, on peut parler de haine.
Est-ce lié au fait que votre mère s’est convertie à l’islam?
M.H. Pas tant que ça, parce que je ne l’ai jamais prise au sérieux. C’était le dernier moyen qu’elle avait trouvé pour emmerder le monde après une série d’expériences tout aussi ridicules. Non, j’ai eu une espèce de révélation négative dans le Sinaï, là où Moïse a reçu les Dix Commandements… subitement j’ai éprouvé un rejet total pour les monothéismes. Dans ce paysage très minéral, très inspirant, je me suis dit que le fait de croire à un seul Dieu était le fait d’un crétin, je ne trouvais pas d’autre mot. Et la religion la plus con, c’est quand même l’islam. Quand on lit le Coran, on est effondré… effondré! La Bible, au moins, c’est très beau, parce que les juifs ont un sacré talent littéraire… ce qui peut excuser beaucoup de choses. Du coup, j’ai une sympathie résiduelle pour le catholicisme, à cause de son aspect polythéiste. Et puis il y a toutes ces églises, ces vitraux, ces peintures, ces sculptures…

—Michel Houellebecq, entretien par Didier Sénécal,
publié le 01/09/2001

  1. En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’emmerde.
  2. Jésus qui nous aime a tant souffert pour nous, donc il nous emmerde.
  3. En faisant souffrir tout le monde, Mahomet a évité cette erreur.
  4. Ainsi l’Islam a devenu la religion la plus divertissante du monde…

party hearty

After winning the Prix Goncourt, France’s most prestigious literary prize, for his latest novel, La carte et le territoire, Michel Houellebecq, a self-admitted believer in unlimited, eternal happiness, left the victory party thrown for him by Frédéric Beigbeder with Maria “a blond angel of Russian origin”, said to have served as a model for the character of Olga, described therein by the fictional counterpart of Beigbeder as one of the five most beautiful women in Paris. Thus the flesh-and-blood Houellebecq departs from the literary character murdered and dismembered in his prize-winning opus, repudiating his own counsel, always to anticipate coming home alone, in a taxi.

            La fête
    Le but de la fête est de nous faire oublier que nous sommes solitaires, misérables et promis à la mort. Autrement dit, de nous transformer en animaux. C’est pourquoi le primitif a un sens de la fête très développé. Une bonne flambée de plantes hallucinogènes, trois tambourins, et le tour est joué: un rien l’amuse. A l’opposé, l’Occidental moyen n’aboutit à une extase insuffisante qu’à l’issue de raves interminables dont il ressort sourd et drogué: il n’a pas du tout le sens de la fête. Profondément conscient de lui-même, radicalement étranger aux autres, terrorisé par l’idée de la mort, il est bien incapable d’accéder à une quelconque fusion. Cependant, il s’obstine. La perte de sa condition animale l’attriste, il en conçoit honte et dépit ; il aimerait être un fêtard, ou du moins passer pour tel. Il est dans une sale situation.
    QU’EST-CE QUE JE FOUS AVEC CES CONS ?
    « Lorsque deux d’entre vous seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux » (Matthieu, 17, 13 [18: 20]). C’est bien là tout le problème: réunis au nom de quoi ? Qu’est qui pourrait bien, au fond, justifier d’être réunis ?
    Réunis pour s’amuser. C’est la pire des hypothèses. Dans ce genre de circonstances (boîtes de nuit, bals populaires, boums) qui n’ont visiblement rien d’amusant, une seule solution: draguer. On sort alors du registre de la fête pour rentrer dans celui d’une féroce compétition narcissique, avec ou sans option pénétration (on considère classiquement que l’homme a besoin de la pénétration pour obtenir la gratification narcissique souhaitée ; il ressent alors quelque chose d’analogue au claquement de la partie gratuite sur les anciens flippers. La femme, le plus souvent, se contente de la certitude qu’on désire la pénétrer). Si ce genre de jeux vous dégoûte, ou que vous ne vous sentez pas en mesure d’y faire bonne figure, une seule solution: partir au plus vite.
    Réunis pour lutter (manifestations étudiantes, rassemblements écologistes, talk-shows sur la banlieue). L’idée, a priori, est ingénieuse : en effet, le joyeux ciment d’une cause commune peut provoquer un effet de groupe, un sentiment d’appartenance, voire une authentique ivresse collective. Malheureusement, la psychologie des foules suit des lois invariables : on aboutit toujours à une domination des éléments les plus stupides et les plus agressifs. On se retrouve donc au milieu d’une bande de braillards bruyants, voire dangereux. Le choix est donc le même que dans la boîte de nuit : partir avant que ça cogne, ou draguer (dans un contexte ici plus favorable : la présence de convictions communes, les sentiments divers provoqués par le déroulement de la protestation ont pu légèrement ébranler la carapace narcissique).
    Réunis pour baiser (boîtes à partouzes, orgies privées, certains groupes New Age). Une des formules les plus simples et les plus anciennes : réunir l’humanité sur ce qu’elle a, en effet, de plus commun. Des actes sexuels ont lieu, même si le plaisir n’est pas toujours au rendez-vous. C’est déjà ça ; mais c’est à peu près tout.
    Réunis pour célébrer (messes, pèlerinages). La religion propose une formule tout à fait originale : nier audacieusement la séparation et la mort en affirmant que, contrairement aux apparences, nous baignons dans l’amour divin tout en nous dirigeant vers une éternité bienheureuse. Une cérémonie religieuse dont les participants auraient la foi offrirait donc l’exemple unique d’une fête réussie. Certains participants agnostiques peuvent même, durant le temps da la cérémonie, se sentir gagnés par un sentiment de croyance ; mais ils risquent ensuite une descente pénible (un peu comme pour le sexe, mais pire). Une solution : être touché par la grâce.
    Le pèlerinage, combinant des avantages de la manifestation étudiante et ceux du voyage Nouvelles Frontières, le tout dans une ambiance de spiritualité aggravée par la fatigue, offre en outre des conditions idéales pour la drague, qui en devient presque involontaire, voire sincère. Hypothèse haute en sortie de pèlerinage : mariage + conversion. A l’opposé, la descente peut être terrible. Prévoir d’enchaîner sur un séjour UCPA « sports de glisse », qu’il sera toujours temps d’annuler (renseignez-vous au préalable sur les conditions d’annulation).
    LA FÊTE SANS LARMES.
    En réalité, il suffit d’avoir prévu de s’amuser pour être certain de s’emmerder. L’idéal serait donc de renoncer totalement aux fêtes. Malheureusement, le fêtard est un personnage si respecté que cette renonciation entraîne une dégradation forte de l’image sociale. Les quelques conseils suivants devraient permettre d’éviter le pire (rester seul jusqu’au bout, dans un état d’ennui évoluant vers le désespoir, avec l’impression erronée que les autres s’amusent).

  • Bien prendre conscience au préalable que la fête sera forcément ratée. Visualiser des exemples d’échecs antérieurs. Il ne s’agit pas pour autant d’adopter une attitude cynique et blasée. Au contraire, l’acceptation humble et souriante du désastre commun permet d’aboutir à ce succès : transformer une fête ratée en un moment d’agréable banalité.
  • Toujours prévoir qu’on rentrera seul, et en taxi.
  • Avant la fête : boire. L’alcool à doses modérées produit un effet sociabilisant et euphorisant qui reste sans réelle concurrence.
  • Pendant la fête : boire, mais diminuer les doses (le cocktail alcool + érotisme ambiant conduit rapidement à la violence, au suicide et au meurtre). Il est plus ingénieux de prendre ½ Lexomil au moment opportun. L’alcool multipliant l’effet des tranquillisants, on observera un assoupissement rapide : c’est le moment d’appeler un taxi. Une bonne fête est une fête brève.
  • Après la fête : téléphoner pour remercier. Attendre paisiblement la fête suivante (respecter un intervalle d’un mois, qui pourra descendre à une semaine en période de vacances).

    Enfin, une perspective consolante : l’âge aidant, l’obligation de fête diminue, le penchant à la solitude augmente ; la vie réelle reprend le dessus.

Michel Houellebecq, Rester vivant, Flammarion, 1997, pp. 70-73      

            Celebration
    The aim of celebration is to make us forget that we are lonely, miserable, and promised to death. In other words, to transform us into animals. That is why the savage has a very well developed sense of celebration. A sound puff of hallucinogenic plants, three tambourines, and he is all done: amused by a trifle. By contrast, the average Westerner achieves a meager ecstasy only in the wake of endless raves, which leave him stupefied and intoxicated: he has no sense of celebration whatsoever. Deeply conscious of himself, radically foreign to others, terrified by the idea of death, he is unable to achieve any synthesis. However, he persists. The loss of his animal condition saddens him; it consigns him to shame and vexation; he would be a celebrator, or at least pass for such. He is in a lousy situation.
    WHAT AM I DOING WITH THESE IDIOTS?
    “For where two or three are gathered together in my name, there am I in the midst of them.” (Matthew, 17:13 [18:20]). This is indeed the entire problem: gathered together in the name of what? What could suffice, in the final analysis, to justify such gatherings?
    Gathered together for fun. This is the worst case scenario. In such circumstances (night clubs, village dances, parties) which obviously fail to foment fun, there is only one solution: a pickup. One then abandons the mindset of celebration to return to that of a fierce narcissistic competition, with or without an option of penetration (typically considering that man needs penetration to achieve the desired narcissistic gratification, whereupon he feels something analogous to the chimes of the bonus game on old pinball machines. The woman, most often, satisfies herself with the certainty of being desired as the object of penetration). If this kind of game turns you off, or you do not feel up to winning it, there remains only one solution: to leave at the earliest opportunity.
    Gathered together to fight (student protests, environmentalist rallies, town hall meetings). At first blush, the idea is ingenious: in fact, the happy joining in a common cause can produce a group effect, a sense of belonging, even a genuine collective drunkenness. Unfortunately, the psychology of crowds follows rigid laws: it always leads to domination of the most stupid and most aggressive. So we end up in the midst of a rowdy, even dangerous band of blowhards. The choice is therefore the same as in the nightclub: leaving before it all busts out, or trolling for a pickup (here in a more favorable context: the presence of common convictions, the range of feelings brought forth in the course of the protest being liable to slightly displace the narcissistic shell).
    Gathered together to fuck (sex clubs, private orgies, certain New Age groups). One of the simplest and oldest formulas: uniting mankind in its most common aspect. Sexual acts take place, even if pleasure is not always present. That’s already something, but that’s about all there is to it.
    Gathered together to celebrate (masses, pilgrimages). Religion offers a completely original formula: boldly deny the separation and death by affirming that, contrary to appearances, we are immersed in divine love, while advancing towards a blissful eternity. A religious ceremony in which participants have faith would therefore offer a unique example of a successful celebration. Some agnostic participants may even, during the ceremony, feel overwhelmed by a sense belief; but they risk a painful descent (a bit like sex, but worse). One solution: to be touched by grace.
    The pilgrimage, combining the benefits of student demonstration with those of packaged holidays by Nouvelles Frontieres, all in an atmosphere of spirituality aggravated by fatigue, also provides ideal conditions to troll for a pickup, which becomes almost involuntary, even sincere. The charitable assumption at the end of the pilgrimage: marriage + conversion. Otherwise, the descent can be terrible. Plan to follow up on a water-sporting vacation by UCPA, which could be cancelled at the last minute (ask in advance about the cancellation policy).
    CELEBRATE WITHOUT TEARS.
    In fact, just planning to have fun is enough to ensure getting bored. The ideal would therefore be to renounce all celebrations. Unfortunately, the party animal is a figure so well respected that this renunciation would result in a severe weakening of the social image. The following tips should help to avoid the worst (staying alone until the end, in a state of boredom evolving into despair, with the mistaken impression that the others are having fun).

  • Be well aware beforehand that the party will necessarily fail. Visualize the examples of past failures. This does not mean to adopt a cynical and jaded attitude. On the contrary, humble and cheerful acceptance of the common disaster can lead to success: transforming a failed party into a pleasant occasion of banality.
  • Always anticipate coming home alone, in a taxi.
  • Before the party: drink. Alcohol in moderate doses produces a socializing and euphoric effect which has no real competition.
  • During the party: drink, but lower the doses (the mixture of alcohol with ambient eroticism quickly leads to violence, suicide, and murder). It is more thoughtful to take ½ of a Valium at the right time. Alcohol compounding the effect of tranquilizers will make you sleepy; that’s the time to call a taxi. A good party is a short party.
  • After the party: call to offer your thanks. Wait quietly for the next occasion (an interval of one month, which can shorten to a week during vacations).

    Finally, a consoling perspective: with the help of aging, the obligation to celebrate diminishes; the penchant for solitude increases; real life takes over.

—translated by MZ      


Michel Houellebecq / Vincent Ferrané

Our fondest felicitations and many happy returns, Monsieur Michel. May every dissipated misanthrope connect with his proper match.

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comment on paie ses dettes quand on a du génie


Les feuilles mortes
paroles : Jacques Prévert ; musique : Joseph Kosma

Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle…
Tu vois je n’ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
et le vent du nord les emporte
dans la nuit froide de l’oubli
Tu vois je n’ai pas oublié
la chanson que tu me chantais

C’est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m’aimais
et je t’aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m’aimais
et que j’aimais
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur le sable
les pas des amants désunis
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
sourit toujours et remercie la vie
Je t’aimais tant tu étais si jolie
Comment veux-tu que je t’oublie
En ce temps-là la vie était plus belle
et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui
Tu étais ma plus douce amie…
Mais je n’ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
toujours toujours je l’entendrai

C’est une chanson qui nous ressemble
Toi tu m’aimais
et je t’aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
toi qui m’aimais
et que j’aimais
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment
tout doucement
sans faire de bruit
et la mer efface sur le sable
les pas des amants désunis.

1950
—Jacques Prévert, Œuvres complètes, tome II, Gallimard, 1996, pp. 785-786


La chanson de Prévert
paroles et musique : Serge Gainsbourg

Oh je voudrais tant que tu te souviennes
Cette chanson était la tienne
C’était ta préférée
Je crois
Qu’elle est de Prévert et
Kosma

Avec d’autres bien sûr je m’abandonne
Mais leur chanson est monotone
Et peu à peu je m’in-
Diffère
À cela il n’est rien
À faire

Peut on jamais savoir par où commence
Et quand finit l’indifférence
Passe l’automne vienne
L’hiver
Et que la chanson de
Prévert

Cette chanson LES FEUILLES MORTES
S’efface de mon souvenir
Et ce jour-là
Mes amours mortes
En auront fini de mourir

1958
—Serge Gainsbourg, Mon propre rôle I, Denoël, 1987, 1991, pp. 56-57

Gréco avait chanté « Les feuilles mortes » ; Gainsbourg compose « La chanson de Prévert ». Il a l’intention de frapper un grand coup, mais se fait tout petit quand il s’agit d’aller demander à Jacques Prévert l’autorisation d’utiliser son nom.
    GAINSBOURG : « Il m’avait reçu chez lui. À dix heures du matin, il attaquait au champagne. Il m’a dit : “Mais c’est très bien mon p’tit gars !” et timidement je lui ai tendu un papier qu’il m’a signé. »

—Gilles Verlant, Gainsbourg, Editions Albin Michel, 1992, p. 55


Jacques Prévert est un con
Jacques Prévert est quelqu’un dont on apprend des poèmes à l’ecole. Il en ressort qu’il aimait les fleurs, les oiseaux, les quartiers du vieux Paris, etc. L’amour lui paraissait s’épanouir dans une ambiance de liberté ; plus généralement, il était plutôt pour la liberté. Il portait une casquette et fumait des Gauloises ; on le confond parfois avec Jean Gabin ; d’ailleurs c’est lui qui a écrit le scénario de Quai des brumes, des Portes de la nuit, etc. Il a aussi écrit le scénario des Enfants du paradis, considéré comme son chef d’œuvre. Tout cela fait beaucoup de bonnes raisons pour détester Jacques Prévert ; surtout si on lit les scénarios jamais tournes qu’Antonin Artaud écrivait à la même époque. Il est affligeant de constater que ce répugnant réalisme poétique, dont Prévert fut l’artisan principal, continue à faire des ravages, et qu’on pense faire un compliment à Leos Carax en l’y rattachant (de la même manière Rohmer serait sans doute un nouveau Guitry, etc.) Le cinéma français ne s’est en fait jamais relève de l’avènement du parlant ; il finira par en crever, et ce n’est pas plus mal.
    Après-guerre, à peu près à la même époque que Jean-Paul Sartre, Jacques Prévert a eu un succès énorme ; on est malgré soi frappé par l’optimisme de cette génération. Aujourd’hui, le penseur le plus influent, ce serait plutôt Cioran. À l’époque on écoutait Vian, BrassensAmoureux qui se bécotent sur les bancs publics, baby-boom, construction massive de HLM pour loger tout ce monde-là. Beaucoup d’optimisme, de foi en l’avenir, et un peu de connerie. À l’évidence, nous sommes devenus beaucoup plus intelligents.
    Avec les intellectuels, Prévert a eu moins de chance. Ses poèmes regorgent pourtant de ces jeux de mots stupides qui plaisent tellement chez Bobby Lapointe ; mais il est vrai que la chanson est comme on dit un genre mineur, et que l’intellectuel, lui aussi, doit se détendre. Quand on aborde le texte écrit, son vrai gagne-pain, il devient impitoyable. Et le « travail du texte », chez Prévert, reste embryonnaire : il écrit avec limpidité et un vrai naturel, parfois même avec émotion ; il ne s’intéresse ni à l’écriture, ni à l’impossibilité d’écrire ; sa grande source d’inspiration, ce serait plutôt la vie. Il a donc, pour l’essentiel, échappe aux thèses de troisième cycle. Aujourd’hui cependant il rentre à la Pléiade, ce qui constitue une seconde mort. Son œuvre est la, complète et figée. C’est une excellente occasion de s’interroger: pourquoi la poésie de Jacques Prévert est-elle si médiocre, à tel point qu’on éprouve parfois une sorte de honte à la lire? L’explication classique (parce que son écriture « manque de rigueur ») est tout à fait fausse ; à travers ses jeux de mots, son rythme léger et limpide, Prévert exprime en réalité parfaitement sa conception du monde. La forme est cohérente avec le fond, ce qui est bien le maximum qu’on puisse exiger d’une forme. D’ailleurs quand un poète s’immerge à ce point dans la vie, dans la vie réelle de son époque, ce serait lui faire injure que de le juger suivant des critères purement stylistiques. Si Prévert écrit, c’est qu’il a quelque chose à dire ; c’est tout à son honneur. Malheureusement, ce qu’il a à dire est d’une stupidité sans bornes ; on en a parfois la nausée. Il y a de jolies filles nues, des bourgeois qui saignent comme des cochons quand on les égorge. Les enfants sont d’une immoralité sympathique, les voyous sont séduisants et virils, les jolies filles nues donnent leur corps aux voyous ; les bourgeois sont vieux, obèses, impuissants, décores de légion d’honneur et leurs femmes sont frigides ; les curés sont de répugnantes vieilles chenilles qui ont inventé le péché pour nous empêcher de vivre. On connaît tout cela ; on peut préférer Baudelaire. Ou même Karl Marx, qui, au moins, ne se trompe pas de cible lorsqu’il écrit que « le triomphe de la bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, d l’enthousiasme chevaleresque et de la sentimentalité quatre sous dans les eaux glacées du calcul égoïste ». (La lutte des classes en France. [Mais non, il s’agit plutôt du Manifeste du parti communiste. —MZ]) L’intelligence n’aide en rien à écrire de bons poèmes ; elle peut cependant éviter d’en écrire de mauvais. Si Jacques Prévert est un mauvais poète c’est avant tout parce que sa vision du monde est plate, superficielle et fausse. Elle était déjà fausse de son temps ; aujourd’hui sa nullité apparaît avec éclat, à tel point que l’œuvre entière semble le développement d’un gigantesque cliché. Sur le plan philosophique et politique, Jacques Prévert est avant tout un libertaire ; c’est-à-dire, fondamentalement, un imbécile.
    Les « eaux glacées du calcul égoïste », nous y barbotons maintenant depuis notre plus tendre enfance. Or peut s’en accommoder, essayer d’y survivre ; on peut aussi se laisser couler. Mais ce qu’il est impossible d’imaginer, c’est que la libération des puissances du désir soit à elle seule susceptible d’amener un réchauffement. L’anecdote veut que ce soit Robespierre qui ait insisté pour ajouter le mot « fraternité » à la devise de la République ; nous sommes aujourd’hui en mesure d’apprécier pleinement cette anecdote. Prévert se voyait certainement comme un partisan de la fraternité ; mais Robespierre n’était pas, loin de là, un adversaire de la vertu.

Michel Houellebecq, “Jacques Prévert est un con” in Interventions, Flammarion, 1998, pp. 9-14
Cet article est paru dans le numéro 22 (juillet 1992) des Lettres françaises.

without a dog

« Sa non-autonomie assumée fait du chien l’être le plus parfait de la création, avec quelques femmes très soumises. … Y a pas que les chiens. Les femmes aussi, c’est gentil. »
— Michel Houellebecq  

As every schoolchild knows, Aristotle’s Rhetoric is a compendium of examples illustrating general principles. In the Rhetoric 2.24, at 1401a22, within his discussion of homonymy or equivocation, Aristotle says that to be without a dog is most dishonorable: Continue reading without a dog

isolation

« En amour, la seule victoire, c’est la fuite. »        
― Napoléon Bonaparte        

Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu’après l’avoir perdu. Puis vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre. Lorsque je rencontrai Belle, je compris que je venais d’entrer dans cet âge second. Je compris également que je n’avais pas atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur empêche même de le vivre.
― Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005, p. 173; voir aussi l’entretien du 25 août 2005 et La fracture Houellebecq de 27 octobre 2005, publiés dans Le Nouvel Observateur
During the first part of his life, one becomes aware of his happiness only after having lost it. Then comes an age, a second age, when one already knows, as soon as he starts to live in happiness, that he is going to end up losing it. When I met Belle, I understood that I had just entered this second age. I also understood that I had not reached the third age, that of true infirmity, when the anticipation of losing happiness altogether prevents one from living it.
― translated by MZ


Rembrandt van Rijn, Susanna and the Elders, 1647, Mahogany, 76.6 x 92.7 cm, Gemäldegalerie, Berlin

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family values II

― for Victor Yodaiken        

ἔτι καὶ αἱ παροιμίαι, ὥσπερ εἴρηται, μαρτύριά εἰσιν, οἷον εἴ τις συμβουλεύει μὴ ποιεῖσθαι φίλον γέροντα, τούτῳ μαρτυρεῖ ἡ παροιμία, μήποτ’ εὖ ἔρδειν γέροντα.

― Aristotle, Rhetoric, 1376a

Further, proverbs, as stated, are evidence; for instance, if one man advises another not to make a friend of an old man, he can appeal to the proverb, Never do good to an old man.

― translated by J. H. Freese

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, Aristotle with a Bust of Homer, 1653, The Metropolitan Museum of Art, New York City

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say what?

― for David W. Affeld        

„Die Kunst muß erst recht wieder verachtet, für ganz unnütz gehalten werden, ehe wieder was daraus werden kann, oder sie muß auch recht einseitig auf alles angewendet werden. Es ist ein vergeblicher Wunsch, daß uns das Publicum recht verstehen soll.“
“Art must be despised and considered to be completely worthless before anything can be derived from it again, or else it must be applied to everything. It is therefore ridiculous to try for any kind of personal success.”

« Quand j’aurai inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude. »
“Once I have inspired universal disgust and horror, I will have conquered solitude.”

« Ma carrière n’avait pas été un échec, commercialement tout du moins : si l’on agresse le monde avec une violence suffisante, il finit par le cracher, son sale fric ; mais jamais, jamais il ne vous redonne la joie. »
“My career had not been a failure, at least commercially: if you assail the world with sufficient violence, it ends up spewing its filthy lucre; but never, never does it give you back any joy.”

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