les deux besoins

                Les Deux Besoins                 The Two Needs

     ‘Et le pharmacien … entonna:
    “J’ai deux grands bœufs dans mon étable.
    Deux grands bœufs blancs.…”
Sénecal lui mit la main sur la bouche, il n’aimait pas le désordre.’

(Gustave Flaubert. L’Éducation Sentimentale.)

     ‘And the pharmacist … sang out:
    “I have two big oxen in my stable.
    Two big white oxen.…”
Sénecal put a hand over his mouth, he did not like disorderly conduct.’

(Gustave Flaubert. Sentimental Education.)

Il n’y a sans doute que l’artiste qui puisse finir par voir (et, si l’on veut, par faire voir aux quelques-uns pour qui il existe) la monotone centralité de ce qu’un chacun veut, pense, fait et souffre, de ce qu’un chacun est. N’ayant cessé de s’y consacrer, même alors qu’il n’y voyait goutte, mais avant qu’il n’eût accepté de n’y voir goutte, il peut à la rigueur finir par s’en apercevoir.
    Il se mouvait pourtant, le berceau de Galilée.
    Ce foyer, autour duquel l’artiste peut prendre conscience de tourner, comme la monade — sauf erreur — autour d’elle-même, on ne peut évidemment en parler, pas plus que d’autres entités substantielles, sans en falsifier l’idée. C’est ce que chacun fera à sa façon. L’appeler le besoin, c’est une façon comme une autre.
    Les autres, les innombrables béats et sains d’esprit, l’ignorent. Ils ont beau être fixés du même trait, ils prennent les lieux dans l’état où ils se trouvent, ils ne laissent rien monter chez eux qui puisse compromettre la solidité des planchers. C’est à l’exclusion de grand besoin, sur lui si j’ose dire, qu’ils vaquent aux petits. D’où cette vie toute en marge de son principe, cette vie faite de décisions, de satisfactions, de réponses, de menus besoins assassinés, cette vie de plante à la croisée, de choux pensant et même bien pensant, la seule vie possible pour ceux qui se voient dans la nécessité d’en mener une, c’est à dire la seule vie possible.
    Besoin de quoi ? Besoin d’avoir besoin.
    Deux besoins, dont le produit fait l’art. Qu’on se garde bien d’y voir un primaire et un secondaire. Il y a des jours, surtout en Europe, ou la route reflète mieux que le miroir. Préférer l’un des testicules à l’autre, ce serait aller sur les platebandes de la métaphysique. A moins d’être le démon de Maxwell.
    Falsifions davantage.
Doubtless only the artist could finally see (and, if you will, make see the few for whom he exists) the monotonous centrality of that, which each of us wants, thinks, does and suffers, of that, which each of us is. Never having ceased devoting himself to it, even as he saw nothing, but before he had accepted seeing nothing, he could perhaps finally perceive it.
    And yet it moved, Galileo’s cradle.
    This hub, around which the artist may become aware of revolving, as the monad — unless I am mistaken — revolves around itself, obviously we cannot talk about it, not any more than we can talk about other substantial entities, without falsifying its idea. This is what each of us will do in his own way. To call it the need is as good a way as any other.
    The others, the countless blissful and sane, are unaware of it. Though they have been made in the same fashion, they accept their settings as they find them, they let nothing emerge in themselves to compromise the soundness of their flooring. It is to the exclusion of a great need, on top of it, if I may say so, that they attend to the small ones. Hence this life on the margins of its principle, this life made up of decisions, of satisfactions, of responses, of tiny murdered needs, this life of a plant in a window, life of a thinking and even well-intentioned cabbage, the only life possible for those who find themselves needing to live one, that is, the only life possible.
    Need of what? Need of needing.
    Two needs, whose product is art. Let us beware of seeing one as primary and the other as secondary. There are days, especially in Europe, when the road reflects better than the mirror. To favor one testicle over the other, is to encroach on the terrain of metaphysics. Unless you are Maxwell’s demon.
    Let us falsify further.

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продукт элитарного взращивания

[info]aptsvet:
Любой реальный язык есть продукт “порчи”, а не элитарного взращивания.

[info]larvatus:
Французский язык является продуктом элитарного взращивания со времён кардинала Ришелье. И если можно поиздеваться над тщетными потугами вытеснения англицизмов типа email и software туземными новообразованиями типа courriel и logiciel, несомненно, что литературный модернизм от Бодлера до Бекетта обязан своим существованием именно этому академическому аскетизму.

[info]aptsvet:
В каком-то смысле верно и заслуживает особого внимания. Тем не менее, не мне одному кажется, что французская модель надзора за языком не идеальна. Русская, кстати, с нее во многом скопирована.

[info]larvatus:
Ежели верно и заслуживает внимания, зачем тогда стулья ломать?

[info]aptsvet:
Во-первых, в силу иных убеждений. Во-вторых, там тоже не так просто, многие нынешние авторы прилагают все усилия, чтобы не скатиться в язык Расина.

[info]larvatus:
И первое и второе понятно и оправдано. Но всё же, Ваше заявление, что любой реальный язык есть продукт “порчи”, а не элитарного взращивания, полностью опровергается вышеуказанным исключением.

[info]aptsvet:
О, я могу привести контрпримеры еще лучше—эсперанто, например, не говоря уже о строго формализованных языках программирования. Литературному французскому до этих эталонов далеко. Но я все же берусь предсказать, что узус победит норму и во французском, а польза его контролируемой эволюции для меня неочевидна.

[info]larvatus:
Контрпример эсперанто, не говоря уже о строго формализованных языках программирования, в контексте разговора о реальных языках проходит под рубрикой лёгкого издевательства, если не злостной софистики. Я не спорю с Вашими предсказаниями победы лингвистического народничества и восприятиями неочевидности пользы контролируемой эволюции. Меня удивляет лишь кульминация Вашей полемики заведомо ложным утверждением.

[info]aptsvet:
Лучше все же взглянуть в начало, в исходный пост. Ситуация в эпоху классической латыни, особенно серебряной, была во многом сходна с нынешней французской. Индукция имеет свои минусы, но лучше инструмента у нас нет.

[info]larvatus:
Самый лучший инструмент—это правда. Индукции здесь не стояло. В противном случае, мы бы всё ещё существовали в пещерах.

[info]aptsvet:
Пещеры тут ни при чем. Мне кажется, вы путаете мою неприязнь к лексической регламентации с отрицанием речевого этикета, на который я ни в коем случае не посягаю—наоборот, постоянно сетую на его кризис в сегодняшнем русском языке. Тем не менее, к грамматическому роду кофе он никакого отношения не имеет.

[info]larvatus:
Я пишу не про отрицание речевого этикета, и тем более не про грамматический род слова кофе, а про вполне реальный язык, являющийся продуктом “элитарного взращивания”.

happy centenary, samuel


            Le Concentrisme

Monsieur

    Vous êtes le premier à vous intéresser à cet imbécile. Voici tout ce que j’en sais : j’ai fait sa connaissance ou, plus exactement, il m’a imposé cette incommodité, la veille de sa mort, à Marseille. Il s’est cramponné à moi dans un sombre bistrot où, à cette époque, j’avais l’excellente habitude d’aller me soûler deux fois par semaine. « Vous avez l’air » me dit-il « suffisamment idiot pour m’inspirer une confiance extrême. Enfin » poursuivit-il — (je ne change rien à ses logogriphes) — « enfin et pour la première fois je tombe sur un animal qui, si j’ose en croire mes yeux, est totalement et idéalement dépourvu d’intelligence, plongé dans une divine et parfaite nullité. » Il s’interrompit, se découvrit, et puis, d’une voix vibrante : « Je vous embrasse, mon frère&nbsp ! » s’écria-t-il. Je le repoussai vivement. Il faillit tomber, pâlit, et se mit à tousser d’une façon si douloureuse que je ne pus m’empêcher de regretter la violence de mon geste. Mais il se reprit bientôt et m’adressa de nouveau, maintenant d’une voix à peine perceptible.
    « Monsieur » dit-il, « permettez-vous que je vous pose une question&nbsp ? » Continue reading happy centenary, samuel

le monde et le pantalon

    NAGG. ― Ecoute-la encore. (Voix de raconteur.) Un Anglais ― (il prend un visage d’Anglais, reprend le sien) ayant besoin d’un pantalon rayé en vitesse pour les fêtes du Nouvel An se rend chez son tailleur qui lui prend ses mesures. (Voix du tailleur.) « Et voilà qui est fait, revenez dans quatre jours, il sera prêt. » Bon. Quatre jours plus tard. (Voix du tailleur.) « Sorry, revenez dans huit jours, j’ai raté le fond. » Bon, ça va, le fond, c’est pas commode. Huit jours plus tard. (Voix du tailleur.) « Désolé, revenez dans dix jours, j’ai salopé l’entre-jambes. » Bon, d’accord, l’entre-jambes, c’est délicat. Dix jours plus tard. (Voix du tailleur.) « Navré, revenez dans quinze jours, j’ai bousillé la braguette. » Bon, à la rigueur, une belle braguette, c’est calé. (Un temps. Voix normale.) Je la raconte mal. (Un temps. Voix de raconteur.) Enfin bref, de faufil en aiguille, voici Pâques Fleuries et il loupe les boutonnières. (Visage, puis voix du client.) « Goddam Sir, non, vraiment, c’est indécent, à la fin ! En six jours, vous entendez, six jours, Dieu fit le monde. Oui Monsieur, parfaitement Monsieur, le MONDE ! Et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en trois mois ! » (Voix du tailleur, scandalisée.) « Mais Milord ! Mais Milord ! Regardez ― (geste méprisant, avec dégoût) ― le monde… (un temps)… et regardez ― (geste amoureux, avec orgueil) ― mon PANTALON ! »

Un temps. Il fixe Nell resté impassible, les yeux vagues, part d’un rire forcé et aigu, le coupe, avance la tête vers Nell, lance de nouveau son rire.

    HAMM. ― Assez !

Nagg sursaute, coupe son rire.

―Samuel Beckett, Fin de partie, Les Éditions de Minuit, 1957, pp. 36-38

NAGG:
    Let me tell it again.
    (Raconteur’s voice.)
    An Englishman, needing a pair of striped trousers in a hurry for the New Year festivities, goes to his tailor who takes his measurements.
    (Tailor’s voice.)
    “That’s the lot, come back in four days, I’ll have it ready.” Good. Four days later.
    (Tailor’s voice.) “So sorry, come back in a week, I’ve made a mess of the seat.” Good, that’s all right, a neat seat can be very ticklish. A week later.
    (Tailor’s voice.)
    “Frightfully sorry, come back in ten days, I’ve made a hash of the crotch.” Good, can’t be helped, a snug crotch is always a teaser. Ten days later.
    (Tailor’s voice.)
    “Dreadfully sorry, come back in a fortnight, I’ve made a balls of the fly.” Good, at a pinch, a smart fly is a stiff proposition.
    (Pause. Normal voice.)
    I never told it worse.
    (Pause. Gloomy.)
    I tell this story worse and worse.
    (Pause. Raconteur’s voice.)
    Well, to make it short, the bluebells are blowing and he ballockses the buttonholes.
    (Customer’s voice.)
    “God damn you to hell, Sir, no, it’s indecent, there are limits! In six days, do you hear me, six days, God made the world. Yes Sir, no less Sir, the WORLD! And you are not bloody well capable of making me a pair of trousers in three months!”
    (Tailor’s voice, scandalized.)
    “But my dear Sir, my dear Sir, look―
    (disdainful gesture, disgustedly)
    ―at the world―
    (pause)
    and look―
    (loving gesture, proudly)
    ―at my TROUSERS!”
    (Pause. He looks at Nell who has remained impassive, her eyes unseeing, breaks into a high forced laugh, cuts it short, pokes his head towards Nell, launches his laugh again.)
HAMM:
    Silence!
    (Nagg starts, cuts short his laugh.)

―Samuel Beckett, Endgame and Act Without Words, Grove Press; Reissue edition (1970) pp. 22-23

    Comments are here.

the original sin

“John Cage tells the story somewhere of going to a concert of music composed by a friend of his. The composer had also written the programme notes for the music in which he said, among other things, that he hoped his music might go some way to diminishing the suffering in the world. After the concert his friend asked him what he thought of the event and Cage answered, ‘I loved the music but I hated the programme notes.’ ‘But don’t you think there’s too much suffering in the world?’ the friend asked, obviously put out. ‘No,’ Cage replied, ‘I think there’s just the right amount.’”


Edvard Munch, Scream, 1893

Here, as always, Proust is completely detached from all moral considerations. There is no right and wrong in Proust nor in his world.  (Except possibly in those passages dealing with the war, when for a space he ceases to be an artist and raises his voice with the plebs, mob, rabble, canaille.) Tragedy is not concerned with human justice. Tragedy is the statement of an expiation, but not the miserable expiation of a codified breach of a local arrangement, organised by the knaves for the fools. The tragic figure represents the expiation of original sin, of the original and eternal sin of him and all his ‘soci malorum,’ the sin of having been born.
                  ‘Pues el delito mayor
                  Del hombre es haber nacido.’

— Samuel Beckett, Proust

In der That ist die Ueberzeugung, daß die Welt, also auch der Mensch, etwas ist, daß eigentlich nicht seyn sollte, geeignet, uns mit Nachsicht gegen einander zu erfüllen: denn was kann man von Wesen unter solchem Prädikament erwarten? — Ja, von diesem Gesichtspunkt aus könnte man auf den Gedanken kommen, daß die eigentlich passende Anrede zwischen Mensch und Mensch, statt, „Monsieur“, „Sir“, u.s.w., seyn möchte „Leidensgefährte, Socî malorum, compagnon de misères, my fellow sufferer.“ So seltsam dies klingen mag; so entspricht es doch der Sache, wirft auf den anderen das richtige Licht und erinnert an das Nötigste: an die Toleranz, Geduld, Schonung und Nächstenliebe, deren jeder bedarf und die daher auch jeder schuldig ist.

— Arthur Schopenhauer, „Nachträge zur Lehre vom Leiden der Welt

In fact, the conviction that the world and man is something that had better not have been, is of a kind to fill us with indulgence towards one another; for what can one expect from being in such predicaments? — Indeed, from this point of view, we might well consider the proper form of address among men to be, not “Monsieur”, “Sir”, and so on, but “Leidensgefährte, Socî malorum, compagnon de misères, my fellow-sufferer”. This may perhaps sound strange, but it is in keeping with the facts; it puts others in a right light; and it reminds us of that, which is after all the most necessary thing in life — the tolerance, patience, regard, and love of neighbor, of which everyone stands in need, and which, therefore, every man owes to his fellow.

— Arthur Schopenhauer, “On the Sufferings of the World