le revolver manurhin mr-73

Groupes d’intervention, le choix d’une arme: le revolver Manurhin MR-73

Le contexte

Nous sommes au début des années 1970. Une période d’ultra violence commence, avec, tout d’abord, une montée en puissance considérable du grand banditisme. Les braquages se font de plus en plus nombreux, débouchant de manière de plus en plus systématique sur des prises d’otages et/ou des fusillades nourries entre gangsters et forces de l’ordre. Parallèlement, le terrorisme international prend une ampleur dramatique. Le 6 septembre 1972, le monde est traumatisé par la prise d’otages de Munich, qui se conclut par la mort de onze athlètes israéliens, un policier allemand et cinq terroristes. Pour faire face à ces deux phénomènes devenus intolérables, les forces de l’ordre françaises créent de nouveaux services, et la question de leur armement se pose. Autant il est vrai que la valeur des personnels prime sur celle des matériels, autant il est évident qu’on ne lutte pas contre le grand banditisme et le terrorisme avec un cure-dents.

Le cure-dents. C’est le surnom que policiers et malfrats s’accordent à donner à l’adorable petit pistolet de calibre 7,65mm que portent alors –et pour longtemps encore ! – nos gardiens de la paix. En face, l’économie parallèle « recycle » d’impressionnants stocks d’armes de poing, notamment des Walther P-38 (9mm Parabellum) saisis en masse lors de la retraite allemande de 1944, mais surtout des Colt 1911A1 (45ACP alias 11,43mm), pistolets automatiques réglementaires de l’armée US, parachutés en importantes quantités par les Alliés au profit des maquis. Les cours grimpent et ce marché florissant arrose une pègre en pleine croissance. Evidemment, le 9mm coûte moins cher car, dans ce milieu, le must absolu est de s’afficher avec son « 11,43 », signe extérieur et incontesté de virilité absolue. On imagine donc la grise mine du policier moyen quand il envisage d’affronter une telle puissance de feu avec son arsenal de jardin. Cela se produit, d’ailleurs, et les drames ne manquent pas. La Gendarmerie Nationale, elle, arme ses hommes du pistolet automatique MAC-50 en 9mm qui, s’il n’est pas parfait, présente un répondant autrement sérieux que les 7,65mm des policiers.

C’est dans ce contexte que commence la carrière du Manurhin MR-73. Qui dit MR-73 pense immédiatement au GIGN. Pourtant, le premier service à l’avoir perçu est la BRI (« l’Anti Gang ») du commissaire Robert BROUSSARD. Puis, très vite, suivirent d’autres grands noms et d’autres grands services ou unités : le GIGN de Christian PROUTEAU (« le Grand »), alors lieutenant, puis le GIPN marseillais du commissaire Georges N’GUYEN VAN LOC (« le Chinois »), pour ne citer qu’eux. Quand on se penche sur les motivations des uns et des autres, on est frappé de constater que tous ont eu le choix de l’arme de poing qui équiperait leurs hommes… et que tous ont choisi la même !

Les exigences des services

BRI, GIGN et GIPN ont alors un certain nombre d’exigences vis-à-vis de leur future arme de poing. Ces exigences diffèrent radicalement de celles des services « généralistes » de Police et de Gendarmerie.

Evidemment, on veut une arme précise et ergonomique. Un matériel d’excellente facture, qui gardera ses qualités au fil des ans malgré un usage extrêmement intensif. Mais on ne cherche pas spécialement une arme « facile » : les personnels appelés à employer ces matériels présentent des prédispositions au tir, sont expérimentés en la matière et sévèrement sélectionnés. Ils sont appelés à tirer chaque jour, avec leur arme de service, lors d’entraînements réalistes, plus de cartouches que n’en tirent annuellement la plupart de leurs collègues.

Pourquoi pas un pistolet automatique ?

Pour répondre à cette question, il faut se placer dans le contexte des années 1970 :

-Tous les pistolets automatiques alors disponibles sur le marché (MAC-50, Browning GP-35, Colt 1911A1, etc.) sont de type « simple action » : ils nécessitent le pré-armement du mécanisme de détente, qui s’opère généralement en manœuvrant la culasse pour chambrer une cartouche. Ils ne sont pas prêts au tir immédiatement dans les conditions normales de port, et s’ils le sont, c’est au détriment de la sécurité.

-Les PA de l’époque connaissent les affres de l’enrayage : une douille s’éjectant mal se coince dans la fenêtre d’éjection à la fermeture de la culasse. Ce genre d’incident de tir n’est pas très fréquent, mais sa probabilité est tout de même trop élevée pour un service qui vise une fiabilité à 100%

-Ces PA 9mm Parabellum ne « digèrent » correctement que les munitions à balle FMJ (« Full Metal Jacket » : entièrement chemisée, dite « blindée »). Le profil de la rampe d’introduction provoque des incidents de tir avec les autres formats de balles, qui viennent buter sur l’arrête d’entrée de la chambre. Or, les balles FMJ posent un problème : elles pénètrent muscle, organes et os sans délivrer tout leur potentiel (« puissance d’arrêt »), et risquent de provoquer des dommages collatéraux après avoir traversé leur victime. De plus, l’expérience prouve qu’un impact unique ne met pas systématiquement hors de combat un adversaire motivé. Le GSG9 allemand en fit l’expérience à Mogadiscio lors de l’assaut contre un Boeing 737 détourné.

-Le fameux Colt 1911A1 en 45ACP connaît moins de soucis avec les cartouches JHP (Jacketed Hollow Point, « balle à pointe creuse ») et il est le chouchou des SWAT américains. Mais sa munition de forte section et à faible vitesse initiale lui procure une portée restreinte pour qui veut une neutralisation dès la première balle. Au-delà de 20m, il doit céder le pas à une arme d’épaule, nécessairement plus contraignante.

Quid des revolvers ?

Dans les années 1970, la plupart des polices US utilisent des Smith & Wesson de divers modèles, en calibre 38 Spécial. Ces revolvers permettent deux modes de tir :

*Double action (DA ) pour le tir rapide: pas de pré-armement du mécanisme de détente par le chien. La course de détente longue et le lâcher ferme sont un gage de sûreté.

*Simple action (SA) : le mécanisme de détente est pré-armé en tirant le chien en arrière, la course de détente est courte et légère pour une précision optimale.

Ils sont aptes au tir dès qu’ils sont en main, tout en étant sûrs et précis. La double action permet de tirer vite, à grande cadence s’il le faut. Les incidents de tir sont inexistants pour une arme entretenue normalement, sauf rarissime défaillance d’une cartouche. Mais la munition de 38 Spécial, proche du 9mm Parabellum en performances, est trop peu puissante au goût des groupes d’intervention.

Les revolvers présentent des caractéristiques de disponibilité, de fiabilité, de précision et de cadence de tir correspondant au compromis recherché par les groupes d’intervention français. Reste à trouver un calibre satisfaisant. Le monstrueux 44 magnum est clairement excessif pour un usage courant, mais le 357 magnum semble idéal : sa balle de 9mm délivre une puissance à l’impact très supérieure à la balle de 9mm parabellum ou à celle de 45ACP (11,43mm), sa portée dans une arme à canon long est excellente pour une arme de poing, et il existe sur le marché de nombreux revolvers fort précis, ergonomiques et solides tirant cette munition. Qui plus est, de nombreux types de balles sont disponibles (blindées, creuses, de diverses masses) et donnent à ce calibre une flexibilité exemplaire. Un inconvénient demeure : le 357 Magnum est un calibre « fougueux » : le recul est assez impressionnant, heurte la main forte et peut rebuter certains tireurs. Mais pour les GI et leurs hommes rompus au tir, cela n’est pas spécialement un problème.

Pourquoi le MR-73 ?

Manurhin est alors réputé pour sa production sous licence de diverses armes étrangères. Mais l’entreprise, qui développe un revolver 357 magnum, répond aux appels d’offre de manière étendue en restant ouverte aux suggestions des services pour d’éventuelles modifications.

La version finalisée du MR-73 offre une carcasse, un mécanisme et un canon d’une robustesse exemplaire. La canonnerie est de tout premier ordre, les rayures étant obtenues par martelage à froid, de loin le procédé idéal en la matière. La régularité de fabrication est excellente. L’ergonomie donne entière satisfaction.

Traditionnellement, les revolvers se déclinent sous plusieurs versions : Compacte, avec un canon de 3 pouces, intermédiaire avec un canon de 4 pouces, et longue avec un canon de 6 pouces. Le MR-73 propose 3 pouces, 4 pouces et… 5 pouces ¼. Les différences de performances entre 6 pouces et 5 pouces ¼ ne sont pas significatives, mais, détail important, le MR-73, plus court, « pique moins du nez ». La tenue de l’arme en est rendue beaucoup plus naturelle et la visée plus confortable. Du coup, la précision en est améliorée à l’usage. De plus, le 5 pouces ¼ est livré avec visée « match » incluant une hausse finement réglable dans les deux axes. Signalons enfin l’existence d’un modèle à canon de 8 pouces, qu’on trouve, dans l’armurerie du GIGN, pourvu d’une lunette et d’un bipied !

Enfin, le principal défaut des revolvers est de contraindre le tireur à utiliser la double action s’il désire faire feu rapidement et/ou à grande cadence. Or, de nombreuses armes pourtant prestigieuses ont un mécanisme de détente qui « gratte » horriblement en double action. Ce défaut s’additionne à la dureté du départ et à la longueur de la course de détente. Il en résulte une dispersion sensible des impacts. Or, lors d’une intervention, la précision est impérative et les balles perdues indésirables ! Dans ce domaine-là, dans les années 1970, Manurhin réalise un tour de force. Le mécanisme de détente du MR-73 présente une qualité « match » en simple action, et offre une onctuosité et une régularité stupéfiantes en double action : le tir rapide et précis en DA devient possible ! Les téléspectateurs qui, comme l’auteur de cet article, suivirent les reportages consacrés au GIGN et au GIPN de Marseille, se souviennent sûrement encore des groupements extraordinaires réalisés avec le MR-73 en tir rapide DA par Georges N’GUYEN VAN LOC et Paul BARRIL ! Avec cette arme, Christian PROUTEAU se targuait de pouvoir, à bras franc, couper une cartouche en deux à 15m !

Quelques faits marquants

Les groupes d’intervention français répondent à une éthique bien précise : Leur vocation est de sauver les vies innocentes et d’interpeller les suspects afin de les faire comparaître devant la Justice. Ils ne se substituent à la justice en condamnant un suspect à mort, même si cette mort peut sembler l’issue la plus aisée à la crise en cours. Christian PROUTEAU déclarait en 1984 : « Si j’avais fait tuer des gens par facilité chaque fois que l’occasion s’en est présentée, je ne pourrais plus dormir la nuit ! » L’usage des armes doit être l’ultime recours. Et si usage des armes il y a, le tir à tuer n’est pas une fin en soi. Quand les circonstances permettent de neutraliser l’adversaire par balle sans le tuer, sa mort doit être évitée.

Le MR-73 a plusieurs fois permis des neutralisations non létales. Ainsi Christian PROUTEAU neutralisa un forcené qui se protégeait derrière une otage : comme la négociation qu’il menait était dans l’impasse, le commandant du GIGN, à 20 mètres de l’otage et du suspect, leva son MR-73 et ne tira qu’une fois. La balle se logea dans l’épaule du forcené. Sous la violence de l’impact, l’homme pivota du côté de l’impact et tomba groggy… mais vivant. Cette action résumait à elle seule le sens que le GIGN donne à l’usage des armes : ne tirer qu’une fois, neutraliser à coup sûr, ne tuer que si rien d’autre ne peut être tenté. Dans le même esprit, un homme du GIGN neutralisa au MR-73 un prisonnier tenant en otage, sous la menace d’une arme de poing, le directeur de l’établissement pénitentiaire où il était incarcéré. Une balle frappa la main tenant l’arme. Comme l’homme essayait de récupérer son arme avec sa main faible, une deuxième balle neutralisa cette autre main. Là encore, le sang devait couler, mais aucune vie ne fut ôtée car cela ne s’imposait pas. Le MR-73 figure parmi les outils qui ont permis aux GI français de ne jamais succomber aux charmes dangereux de la facilité.

Présent et avenir

Aujourd’hui, la donne a quelque peu changé. De nouvelles armes ont vu le jour, longues ou courtes, et les PA 9mm modernes « digèrent » avec une grande fiabilité une grande variété de munitions, même dans les pires conditions d’usage. La CAO (Conception Assistée par Ordinateur) est passée par là ! De nombreux services exploitent l’ergonomie exceptionnelle des nouveaux PA, ainsi que leur puissance de feu considérable : le chargeur d’un Glock-17 contient 17 cartouches ! Des ogives nouvelles accroissent le potentiel de ces pistolets. Ces progrès en termes de projectiles permettent en plus l’emploi par les équipes d’assaut d’armes longues que les GI hexagonaux s’interdisaient jusqu’alors, faute de munitions adaptées. Les doctrines évoluent avec les matériels, leurs conditions d’emploi et la nature de l’adversaire potentiel. Pourtant, les revolvers 357 magnum n’ont pas dit leur dernier mot : leur munition conserve ses qualités uniques, et le seul PA disponible chambré dans ce calibre, le Desert Eagle israélien, est un monstre de 1910 grammes approvisionné ! Lors de l’assaut de l’Airbus à Marignane le 26 décembre 1994, c’est avec son MR-73 qu’un membre bien connu du Groupe tua deux terroristes et en blessa un troisième, le tout en quelques secondes, avant de tomber, grièvement blessé par un 4e homme qu’il ne pouvait voir.

Le Manurhin MR-73 fêtera en 2007 sa 34e année. Il est entré par la grande porte dans l’Histoire des groupes d’intervention, mais aussi dans celle, fort riche, de l’armurerie française. Il procure une fierté unique et un plaisir sans cesse renouvelé à de nombreux tireurs, de même que son proche cousin le MR-32 Match, véritable bête de concours, littéralement auréolé de titres. Et, sans prétendre lire l’avenir dans le marc de café, l’auteur n’est vraiment pas prêt à parier que ce revolver d’exception a son avenir derrière lui ! Même si, désormais, il semble acquis qu’un PA peut fournir une puissance de feu éventuellement nécessaire, le GIGN a préféré employer ces PA comme armes d’appoint portées par ses éléments lors des interventions, et maintenir le MR-73 dans son statut d’arme principale, selon le principe énoncé par le père fondateur du Groupe, Christian PROUTEAU : « Dès le départ, j’ai pris comme but que, s’il fallait toucher un homme, on le toucherait avec une, deux balles peut-être. Trois, c’est du gaspillage ou alors c’est de la maladresse et, dans ce cas-là, il faut changer de métier. […] On suppléait donc la quantité de feu par la qualité. » (GIGN 10 ans d’action, Y. Gaguèche, Ed Acacias, 1985).

Données techniques:

Longueur et masse diffèrent selon la longueur du canon (de 3 à 8 pouces), les armes à canon long étant bien évidemment plus lourdes.

Calibre : .357 Magnum
Longueur : 19,5cm à 33,4cm
Longueur du canon : de 6,4cm à 20,3cm
Masse (non approvisionné) : 0,880kg à 1,170kg
Masse (approvisionné) : 0,976kg à 1,226kg
Capacité : 6 cartouches

Article rédigé par “Aquila”.

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