le monde et le pantalon

    NAGG. ― Ecoute-la encore. (Voix de raconteur.) Un Anglais ― (il prend un visage d’Anglais, reprend le sien) ayant besoin d’un pantalon rayé en vitesse pour les fêtes du Nouvel An se rend chez son tailleur qui lui prend ses mesures. (Voix du tailleur.) « Et voilà qui est fait, revenez dans quatre jours, il sera prêt. » Bon. Quatre jours plus tard. (Voix du tailleur.) « Sorry, revenez dans huit jours, j’ai raté le fond. » Bon, ça va, le fond, c’est pas commode. Huit jours plus tard. (Voix du tailleur.) « Désolé, revenez dans dix jours, j’ai salopé l’entre-jambes. » Bon, d’accord, l’entre-jambes, c’est délicat. Dix jours plus tard. (Voix du tailleur.) « Navré, revenez dans quinze jours, j’ai bousillé la braguette. » Bon, à la rigueur, une belle braguette, c’est calé. (Un temps. Voix normale.) Je la raconte mal. (Un temps. Voix de raconteur.) Enfin bref, de faufil en aiguille, voici Pâques Fleuries et il loupe les boutonnières. (Visage, puis voix du client.) « Goddam Sir, non, vraiment, c’est indécent, à la fin ! En six jours, vous entendez, six jours, Dieu fit le monde. Oui Monsieur, parfaitement Monsieur, le MONDE ! Et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en trois mois ! » (Voix du tailleur, scandalisée.) « Mais Milord ! Mais Milord ! Regardez ― (geste méprisant, avec dégoût) ― le monde… (un temps)… et regardez ― (geste amoureux, avec orgueil) ― mon PANTALON ! »

Un temps. Il fixe Nell resté impassible, les yeux vagues, part d’un rire forcé et aigu, le coupe, avance la tête vers Nell, lance de nouveau son rire.

    HAMM. ― Assez !

Nagg sursaute, coupe son rire.

―Samuel Beckett, Fin de partie, Les Éditions de Minuit, 1957, pp. 36-38

NAGG:
    Let me tell it again.
    (Raconteur’s voice.)
    An Englishman, needing a pair of striped trousers in a hurry for the New Year festivities, goes to his tailor who takes his measurements.
    (Tailor’s voice.)
    “That’s the lot, come back in four days, I’ll have it ready.” Good. Four days later.
    (Tailor’s voice.) “So sorry, come back in a week, I’ve made a mess of the seat.” Good, that’s all right, a neat seat can be very ticklish. A week later.
    (Tailor’s voice.)
    “Frightfully sorry, come back in ten days, I’ve made a hash of the crotch.” Good, can’t be helped, a snug crotch is always a teaser. Ten days later.
    (Tailor’s voice.)
    “Dreadfully sorry, come back in a fortnight, I’ve made a balls of the fly.” Good, at a pinch, a smart fly is a stiff proposition.
    (Pause. Normal voice.)
    I never told it worse.
    (Pause. Gloomy.)
    I tell this story worse and worse.
    (Pause. Raconteur’s voice.)
    Well, to make it short, the bluebells are blowing and he ballockses the buttonholes.
    (Customer’s voice.)
    “God damn you to hell, Sir, no, it’s indecent, there are limits! In six days, do you hear me, six days, God made the world. Yes Sir, no less Sir, the WORLD! And you are not bloody well capable of making me a pair of trousers in three months!”
    (Tailor’s voice, scandalized.)
    “But my dear Sir, my dear Sir, look―
    (disdainful gesture, disgustedly)
    ―at the world―
    (pause)
    and look―
    (loving gesture, proudly)
    ―at my TROUSERS!”
    (Pause. He looks at Nell who has remained impassive, her eyes unseeing, breaks into a high forced laugh, cuts it short, pokes his head towards Nell, launches his laugh again.)
HAMM:
    Silence!
    (Nagg starts, cuts short his laugh.)

―Samuel Beckett, Endgame and Act Without Words, Grove Press; Reissue edition (1970) pp. 22-23

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