guy debord: la societé du spectacle

I reproduce and translate below the key fragments of two texts accounting for the strategies that informed the tragic events of this century, from 11 September 2001, to 7 January 2015.

 Guy Debord : La societé du spectacle, 1967  Guy Debord: The Society of the Spectacle, 1967
 Chapitre I : La séparation achevée  Chapter 1: Separation Accomplished
 « Et sans doute notre temps… préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être… Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. » Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme)  “And doubtless the present age… prefers the image to the thing itself, the copy to the original, representation to reality, appearance to being… That, which is sacred for it, is but an illusion; but that, which is profane, is the truth. Nay, it sees the sacredness as swelling in proportion to the dwindling of the truth and the growth of illusion, so that the summit of illusion ts for it the summit of sacredness.” Feuerbach (Preface to the second edition of The Essence of Christianity)
1 Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. 1 The entire life of societies wherein modern conditions of production prevail presents itself as an immense accumulation of spectacles. All that once was directly lived has withdrawn into a representation.
2 Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. 2 The images that detached from every aspect of life blend in a common stream, wherein the unity of this life can no longer be reestablished. Reality considered partially unfolds in its own general unity, as a pseudo-world apart, an object of contemplation only. The specialization of images of the world is found, completed, in the world of the image autonomized, wherein the liar has lied to himself. The spectacle in general, as the concrete inversion of life, is the autonomous movement of the non-living.
3 Le spectacle se représente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification. En tant que partie de la société, il est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la fausse conscience ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre qu’un langage officiel de la séparation généralisée. 3 The spectacle represents itself at once as the society itself, as a part of society, and as an instrument of unification. As a part of society, it is specifically the sector that concentrates all perception and all consciousness. Due to the very fact that this sector is separated, it is the common ground of the deceived perception and of false consciousness, and the unification it achieves is nothing but an official language of generalized separation.
4 Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. 4 The spectacle is not a collection of images, but a social relation among people, mediated by images.
5 Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un mode de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée. 5 The spectacle cannot be comprehended as an abuse of a mode of vision, as a product of the techniques of mass dissemination of images. It is, rather, a Weltanschauung become effective, materially translated. It is a world vision become objectified.
6 Le spectacle, compris dans sa totalité, est à la fois le résultat et le projet du mode de production existant. Il n’est pas un supplément au monde réel, sa décoration surajoutée. Il est le coeur de l’irréalisme de la société réelle. Sous toute ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l’affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant. Le spectacle est aussi la présence permanente de cette justification, en tant qu’occupation de la part principale du temps vécu hors de la production moderne. 6 The spectacle, grasped in its totality, is at once the result and the project of the existing mode of production. It is not a supplement to the real world, its additional decoration. It is the heart of the irrealism of the real society. In all its specific forms, as information or propaganda, as advertisement or direct consumption of entertainment, the spectacle constitutes the present model of the socially dominant life. It is the omnipresent affirmation of the choice already made in production and its corollary consumption. The form and content of the spectacle are identically the total justification of the conditions and goals of the existing system. The spectacle is also the permanent presence of this justification, in its capacity as occupation of the main part of the time lived outside of modern production.
7 La séparation fait elle-même partie de l’unité du monde, de la praxis sociale globale qui s’est scindée en réalité et en image. La pratique sociale, devant laquelle se pose le spectacle autonome, est aussi la totalité réelle qui contient le spectacle. Mais la scission dans cette totalité la mutile au point de faire apparaître le spectacle comme son but. Le langage spectaculaire est constitué par des signes de la production régnante, qui sont en même temps la finalité dernière de cette production. 7 Separation is itself part of the unity of the world, of the global social praxis that splits into reality and image. The social practice, in front of which the autonomous spectacle presents itself, is also the real totality that contains the spectacle. But the split within this totality mutilates it to the point of making the spectacle appear as its goal. The language of the spectacle consists of signs of the ruling production, which at the same time are the ultimate end of this production.
8 On ne peut opposer abstraitement le spectacle et l’activité sociale effective ; ce dédoublement est lui-même dédoublé. Le spectacle qui inverse le réel est effectivement produit. En même temps la réalité vécue est matériellement envahie par la contemplation du spectacle, et reprend en elle-même l’ordre spectaculaire en lui donnant une adhésion positive. La réalité objective est présente des deux côtés. Chaque notion ainsi fixée n’a pour fond que son passage dans l’opposé : la réalité surgit dans le spectacle, et le spectacle est réel. Cette aliénation réciproque est l’essence et le soutien de la société existante. 8 One cannot abstractly contrast the spectacle and the actual social activity: such a division is itself divided. The spectacle that inverts the real is in effect a production. Lived reality is materially invaded by the contemplation of the spectacle, and simultaneously recapitulates within itself the spectacular order, by imbuing it with positive cohesiveness. Objective reality is present on both sides. Every notion fixed this way has no basis other than its passage into the opposite: reality rises up within the spectacle, and the spectacle is real. This reciprocal alienation is the essence and the support of the existing society.
9 Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. 9 In a world really upended, the true is a moment of the false.
10 Le concept de spectacle unifie et explique une grande diversité de phénomènes apparents. Leurs diversités et contrastes sont les apparences de cette apparence organisée socialement, qui doit être elle-même reconnue dans sa vérité générale. Considéré selon ses propres termes, le spectacle est l’affirmation de l’apparence et l’affirmation de toute vie humaine, c’est-à-dire sociale, comme simple apparence. Mais la critique qui atteint la vérité du spectacle le découvre comme la négation visible de la vie ; comme une négation de la vie qui est devenue visible. 10 The concept of spectacle unifies and explains a great diversity of apparent phenomena. Their diversity and contrasts are the appearances of that socially organized appearance, which must itself be recognized in its general truth. Considered in its own terms, the spectacle is the affirmation of appearance and the affirmation of human life in its entirety, namely social life, as mere appearance. But the critique that attains the truth of the spectacle exposes it as the visible negation of life, as a negation of life that has become visible.
11 Pour décrire le spectacle, sa formation, ses fonctions, et les forces qui tendent à sa dissolution, il faut distinguer artificiellement des éléments inséparables. En analysant le spectacle, on parle dans une certaine mesure le langage même du spectaculaire, en ceci que l’on passe sur le terrain méthodologique de cette société qui s’exprime dans le spectacle. Mais le spectacle n’est rien d’autre que le sens de la pratique totale d’une formation économique-sociale, son emploi du temps. C’est le moment historique qui nous contient. 11 To describe the spectacle, its formation, its functions, and the forces that tend towards its dissolution, certain inseparable elements must be artificially distinguished. In analyzing the spectacle, one speaks, to a certain extent, the very language of the spectacular, in the sense that one moves onto the methodological terrain of the very society that expresses itself in the spectacle. But the spectacle is nothing other than the direction of the total practice of a socio-economic formation, its timetable. It is the historical movement that contains us.
12 Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence. 12 The spectacle presents itself as something enormously positive, indisputable and inaccessible. It says nothing more than “that which appears is good, that which is good appears”. The attitude that it demands in principle is that passive acceptance, which in fact it already has obtained through its manner of appearing without reply, through its monopoly of appearance.
13 Le caractère fondamentalement tautologique du spectacle découle du simple fait que ses moyens sont en même temps son but. Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire. 13 The basically tautological character of the spectacle flows from the simple fact that its means are at the same time its ends. It is the sun that never sets over the empire of modern passivity. It covers the entire surface of the world and bathes indefinitely in its own glory.
14 La société qui repose sur l’industrie moderne n’est pas fortuitement ou superficiellement spectaculaire, elle est fondamentalement spectacliste. Dans le spectacle, image de l’économie régnante, le but n’est rien, le développement est tout. Le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même. 14 The society that rests on modern industry is not accidentally or superficially spectacular, it is fundamentally spectaclistic. In the spectacle, the image of the ruling economy, the goal is nothing, the development is everything. The spectacle aims to achieve nothing but itself.
15 En tant qu’indispensable parure des objets produits maintenant, en tant qu’exposé général de la rationalité du système, et en tant que secteur économique avancé qui façonne directement une multitude croissante d’images-objets, le spectacle est la principale production de la société actuelle. 15 As the indispensable decoration of the objects produced today, as the general presentation of the rationality of the system, and as the advanced economic sector that directly shapes a growing multitude of image-objects, the spectacle is the main production of present-day society.
16 Le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l’économie les a totalement soumis. Il n’est rien que l’économie se développant pour elle-même. Il est le reflet fidèle de la production des choses, et l’objectivation infidèle des producteurs. 16 The spectacle subjugates living men to the extent that the economy has totally subjugated them. It is no more than the economy developing itself for its own sake. It is the faithful reflection of the production of things, and the fraudulent objectification of the producers.
17 La première phase de la domination de l’économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l’être en avoir. La phase présente de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l’économie conduit à un glissement généralisé de l’avoir au paraître, dont tout « avoir » effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. En même temps toute réalité individuelle est devenue sociale, directement dépendante de la puissance sociale, façonnée par elle. En ceci seulement qu’elle n’est pas, il lui est permis d’apparaître. 17 The first phase of the domination of the economy over social life has brought into the definition of all human accomplishment a manifest degradation of being into having. The present phase of total occupation of social life by the accumulated results of the economy leads to a generalized sliding of having into seeming, from which all actual “having” must draw its immediate prestige and its ultimate function. At the same time all individual reality has become social, directly dependent on social power and shaped by it. Only to the extent that it is not, is it allowed to appear.
18 Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié qui fut à d’autres époques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond à l’abstraction généralisée de la société actuelle. Mais le spectacle n’est pas identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Il est ce qui échappe à l’activité des hommes, à la reconsidération et à la correction de leur oeuvres. Il est le contraire du dialogue. Partout où il y a représentation indépendante, le spectacle se reconstitue. 18 Where the real world changes into simple images, the simple images become real beings and effective motivations of hypnotic behavior. The spectacle, as a tendency to make one see through various specialized mediations the world that can no longer be grasped directly, normally finds in vision the one privileged human sense that the sense of touch was for other epochs; the most abstract, and the most mystifiable sense corresponds to the generalized abstraction of present-day society. But the spectacle is not identifiable with mere gazing, even combined with listening. It is that, which eludes the activity of men, which eludes reconsideration and correction by their work. It is the opposite of dialogue. Wherever there is independent representation, the spectacle reconstitutes itself.
19 Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominé par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophie la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif. 19 The spectacle is the heir of all the weaknesses of the Western philosophical project that comprehended activity, dominated by the categories of seeing; likewise, it is based on the incessant deployment of the precise technical rationality that ensues from this thought. The spectacle does not realize philosophy, it philosophizes reality. It is the concrete life of everyone that degraded itself into a speculative universe.
20 La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée, et pensée du pouvoir séparé, n’a jamais pu par elle-même dépasser la théologie. Le spectacle est la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse. La technique spectaculaire n’a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d’eux : elle les a seulement reliés à une base terrestre. Ainsi c’est la vie la plus terrestre qui devient opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation absolue, son fallacieux paradis. Le spectacle est la réalisation technique de l’exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l’intérieur de l’homme. 20 Philosophy, as the power of separate thought, and the thought of separate power, could never by itself surpass theology. The spectacle is the material reconstruction of the religious illusion. Spectacular technology has not dispelled the religious clouds where men had placed their own powers detached from themselves; it has only tied them to an earthly base. Thus the most earthly life becomes opaque and unbreathable. It no longer projects into the sky but shelters within itself its absolute challenge, its fallacious paradise. The spectacle is the technical realization of the exile of human powers into a beyond; it is separation attained inside of man.
21 À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. 21 To the extent that necessity finds itself socially dreamed, the dream becomes necessary. The spectacle is the nightmare of modern fettered society, which ultimately expresses nothing more than its desire to sleep. The spectacle is the guardian of that sleep.
22 Le fait que la puissance pratique de la société moderne s’est détachée d’elle-même, et s’est édifié un empire indépendant dans le spectacle, ne peut s’expliquer que par cet autre fait que cette pratique puissante continuait à manquer de cohésion, et était demeurée en contradiction avec elle-même. 22 The fact that the practical power of modern society detached itself from itself, and established an independent empire in the spectacle, can be explained only by the fact that this practical power continued to lack cohesion and remained in contradiction with itself.
23 C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est à la racine du spectacle. Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie. Le plus moderne y est aussi le plus archaïque. 23 It is the oldest social specialization, the specialization of power, that lies at the root of the spectacle. The spectacle is thus a specialized activity that speaks for the multitude of others. It is the diplomatic representation of hierarchic society before itself, where all other expression is banned. The most modern is here also the most archaic.
24 Le spectacle est le discourt ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C’est l’auto-portrait du pouvoir à l’époque de sa gestion totalitaire des conditions d’existence. L’apparence fétichiste de pure objectivité dans les relations spectaculaires cache leur caractère de relation entre hommes et entre classes : une seconde nature paraît dominer notre environnement de ses lois fatales. Mais le spectacle n’est pas ce produit nécessaire du développement technique regardé comme développement naturel. La société du spectacle est au contraire la forme qui choisit son propre contenu technique. Si le spectacle, pris sous l’aspect restreint des « moyens de communication de masse », qui sont sa manifestation superficielle la plus écrasante, peut paraître envahir la société comme une simple instrumentation, celle-ci n’est en fait rien de neutre, mais l’instrumentation même qui convient à son auto-mouvement total. Si les besoins sociaux de l’époque où se développent de telles techniques ne peuvent trouver de satisfaction que par leur médiation, si l’administration de cette société et tout contact entre les hommes ne peuvent plus s’exercer que par l’intermédiaire de cette puissance de communication instantanée, c’est parce que cette « communication » est essentiellement unilatérale ; de sorte que sa concentration revient à accumuler dans les mains de l’administration du système existant les moyens qui lui permettent de poursuivre cette administration déterminée. La scission généralisée du spectacle est inséparable est inséparable de l’Etat moderne, c’est-à-dire de la forme générale de la scission dans la société, produit de la division du travail social et organe de la domination de classe. 24 The spectacle is the uninterrupted discourse that existing order propounds about itself, its laudatory monologue. It is the self-portrait of power in the epoch of its totalitarian management of the conditions of existence. The fetishistic appearance of pure objectivity in the spectacular relations conceals their nature of relations among men and classes: a second nature seems to dominate our environment with its fatal laws. But the spectacle is not the necessary product of technical development seen as a natural development. The society of the spectacle is on the contrary the form that chooses its own technical content. If the spectacle, taken in the limited sense of “mass media”, which comprise its most glaring superficial manifestation, may appear to invade society as a mere device, this device is in no way neutral, but is the very means suited to its total self-propulsion. If the social needs of the epoch in which such techniques develop can only be satisfied through their mediation, if the administration of this society and all contact among men can no longer take place except through the intermediary of this power of instantaneous communication, it is because this “communication” is essentially unilateral; whereby its concentration ensues in an accumulation, in the hands of the existing system’s administration, of the means that allow it to carry out this particular administration. The generalized cleavage of the spectacle is inseparable from the modern State, namely from the general form of cleavage within society, the product of the division of social labor and the organ of class domination.
25 La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle. L’institutionnalisation de la division sociale du travail, la formation des classes avaient construit une première contemplation sacrée, l’ordre mythique dont tout pouvoir s’enveloppe dès l’origine. Le sacré a justifié l’ordonnance cosmique et ontologique qui correspondait aux intérêts des maîtres, il a expliqué et embelli ce que la société ne pouvait pas faire. Tout pouvoir séparé a donc été spectaculaire, mais l’adhésion de tous à une telle image immobile ne signifiait que la reconnaissance commune d’un prolongement imaginaire pour la pauvreté de l’activité sociale réelle, encore largement ressentie comme une condition unitaire. Le spectacle moderne exprime au contraire ce que la société peut faire, mais dans cette expression le permis s’oppose absolument au possible. Le spectacle est la conservation de l’inconscience dans le changement pratique des conditions d’existence. Il est son propre produit, et c’est lui-même qui a posé ses règles : c’est un pseudo sacré. Il montre ce qu’il est : la puissance séparée se développant en elle-même, dans la croissance de la productivité au moyen du raffinement incessant de la division du travail en parcellarisation de gestes, alors dominés par le mouvement indépendant des machines ; et travaillant pour un marché toujours plus étendu. Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement, dans le quel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées. 25 Separation is the alpha and omega of the spectacle. The institutionalization of the social division of labor, the formation of classes, had given rise to a first sacred contemplation, the mythical order with which every power shrouds itself from the beginning. The sacred has justified the cosmic and ontological order that corresponded to the interests of the masters; it has explained and embellished that, which society could not do. Thus all separate power has been spectacular, but the adherence of all to such an immobile image only signified the common acceptance of an imaginary prolongation of the poverty of real social activity, still largely felt as a unitary condition. The modern spectacle, on the contrary, expresses what society can do, but in this expression the permitted is absolutely opposed to the possible. The spectacle is the preservation of unconsciousness within the practical change of the conditions of existence. It is its own product, and it has made its own rules: it is a pseudo-sacred entity. It shows what it is: separate power developing in itself, in the growth of productivity by means of the incessant refinement of the division of labor into an apportionment of gestures that are then dominated by the independent movement of machines; and working for an ever-expanding market. All community and all critical sense are dissolved during this movement wherein the forces that could grow by separating are not yet rediscovered.
26 Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. Suivant le progrès de l’accumulation des produits séparés, et de la concentration du processus productif, l’unité et la communication deviennent l’attribut exclusif de la direction du système. La réussite du système économique de la séparation est la prolétarisation du monde. 26 With the generalized separation of the worker and his products, every unitary view of accomplished activity and all direct personal communication among producers are lost. Accompanying the progress of accumulation of separate products and the concentration of the productive process, unity and communication become the exclusive attribute of the system’s management. The success of the economic system of separation is the proletarianization of the world.
27 Par la réussite même de la production séparée en tant que production du séparé, l’expérience fondamentale liée dans les sociétés primitives à un travail principal est en train de se déplacer, au pôle de développement du système, vers le non-travail, l’inactivité. Mais cette inactivité n’est en rien libérée de l’activité productrice : elle dépend d’elle, elle est soumission inquiète et admirative aux nécessités et aux résultats de la production ; elle est elle-même un produit de sa rationalité. Il ne peut y avoir de liberté hors de l’activité, et dans le cadre du spectacle toute activité est niée, exactement comme l’activité réelle a été intégralement captée pour l’édification globale de ce résultat. Ainsi l’actuelle « libération du travail », l’augmentation des loisirs, n’est aucunement libération dans le travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail. Rien de l’activité volée dans le travail ne peut se retrouver dans la soumission à son résultat. 27 Due to the success of separate production as production of the separate, the fundamental experience that in primitive societies is attached to a central task is in the process of being displaced, at the crest of the system’s development. by non-work, by inactivity. But this inactivity is in no way liberated from productive activity: it depends on productive activity and is an uneasy and admiring submission to the necessities and results of production; it is itself a product of its rationality. There can be no freedom outside of activity, and in the context of the spectacle all activity is negated. just as real activity has been captured in its entirety for the global construction of this result. Thus the present “liberation from labor,” the increase of leisure, is in no way a liberation within labor, nor a liberation from the world shaped by this labor. None of the activity lost in labor can be regained in the submission to its result.
28 Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des « foules solitaires ». Les spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions. 28 The economic system founded on isolation is a circular production of isolation. The technology is based on isolation, and the technical process isolates in turn. From the automobile to television, all the goods selected by the spectacular system are also its weapons for a constant reinforcement of the conditions of isolation of “lonely crowds.” The spectacle constantly rediscovers its own assumptions more concretely.
29 L’origine du spectacle est la perte d’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. 29 The spectacle originates in the loss of the unity of the world, and the gigantic expansion of the modern spectacle expresses the totality of this loss: the abstraction of all specific labor and the general abstraction of the entirety of production are perfectly rendered in the spectacle, whose mode of being concrete is precisely abstraction. In the spectacle, one part of the world represents itself to the world and is superior to it. The spectacle is nothing more than the common language of this separation. What binds the spectators together is no more than an irreversible relation at the very center that maintains their isolation. The spectacle reunites the separate, but reunites it as separate.
30 L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représentent. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. 30 The alienation of the spectator to the profit of the contemplated object (that is the result of his own unconscious activity) is expressed in the following way: the more he contemplates the less he lives; the more he accepts recognizing himself in the dominant images of need, the less he understands his own existence and his own desires. The externality of the spectacle in relation to the active man appears in the fact that his own gestures are no longer his but those of another who represents them to him. This is why the spectator feels at home nowhere, because the spectacle is everywhere.
31 Le travailleur ne se produit pas lui-même, il produit une puissance indépendante. Le succès de cette production, son abondance, revient vers le producteur comme abondance de la dépossession. Tout le temps et l’espace de son monde lui deviennent étrangers avec l’accumulation de ses produits aliénés. Le spectacle est la carte de ce nouveau monde, carte qui recouvre exactement son territoire. Les forces même qui nous ont échappé se montrent à nous dans toute leur puissance. 31 The worker does not produce himself; he produces an independent power. The success of this production, its abundance, returns to the producer as an abundance of dispossession. All the time and space of his world become foreign to him with the accumulation of his alienated products. The spectacle is the map of this new world, a map that exactly covers its territory. The very powers that escaped us manifest themselves to us in all their might.
32 Le spectacle dans la société correspond à une fabrication concrète de l’aliénation. L’expansion économique est principalement l’expansion de cette production industrielle précise. Ce qui croît avec l’économie se mouvant pour elle-même ne peut être que l’aliénation qui était justement dans son noyau originel. 32 The spectacle within society corresponds to a concrete manufacture of alienation. Economic expansion is mainly the expansion of this precise industrial production. That, which grows with the economy in motion for itself can only be the very alienation that was contained in its nucleus.
33 L’homme séparé de son produit, de plus en plus puissamment produit lui-même tous les détails de son monde, et ainsi se trouve de plus en plus séparé de son monde. D’autant plus sa vie est maintenant son produit, d’autant plus il est séparé de sa vie. 33 The man separated from his product, ever more powerfully produces all the details of his world, and thus finds himself ever more separated from his world. The more his life is now his product, the more he is separated from his life.
34 Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. 34 The spectacle is capital to such a degree of accumulation that it becomes an image.

 ― in Œuvres, Gallimard, 2006, pp. 766-775

 ― translated by MZ

 Guy Debord: Commentaire sur la societé du spectacle, 1988  Guy Debord: Commentary on the Society of the Spectacle, 1988
 IX  IX
Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. Such a perfect democracy constructs its own inconceivable foe, terrorism. It wishes, in effect, to be judged by its enemies rather than by its results. The history of terrorism is written by the State; it is therefore instructive. The spectating populations certainly can never know everything about terrorism, but they can always know enough about it to be persuaded that, compared with terrorism, everything else must appear more acceptable to them, or in any case more rational and democratic.
La modernisation de la répression a fini par mettre au point, d’abord dans l’expérience-pilote de l’Italie sous le nom de « repentis », des accusateurs professionnels assermentés ; ce qu’à leur première apparition au XVIIe siècle, lors des troubles de la Fronde, on avait appelé des « témoins à brevet ». Ce progrès spectaculaire de la Justice a peuplé les prisons italiennes de plusieurs milliers de condamnés qui expient une guerre civile qui n’a pas eu lieu, une sorte de vaste insurrection armée qui par hasard n’a jamais vu venir son heure, un putschisme tissé de l’étoffe dont sont faits les rêves. The modernization of repression has succeeded in perfecting, first in the Italian pilot-project under the name of “pentiti”, sworn professional accusers; a cohort, which upon its first appearance in the seventeenth century after the Fronde, was designated as “certified witnesses”. This spectacular progress of Justice has populated Italy’s prisons with thousands of convicts to do penance for a civil war that did not take place, a kind of mass armed insurrection that, by chance, never actually happened, a putsch woven of such stuff as dreams are made on.
On peut remarquer que l’interprétation des mystères du terrorisme paraît avoir introduit une symétrie entre des opinions contradictoires ; comme s’il s’agissait de deux écoles philosophiques professant des constructions métaphysiques absolument antagonistes. Certains ne verraient dans le terrorisme rien de plus que quelques évidentes manipulations par des services secrets; d’autres estimeraient qu’au contraire il ne faut reprocher aux terroristes que leur manque total de sens historique. L’emploi d’un peu de logique historique permettrait de conclure assez vite qu’il n’y a rien de contradictoire à considérer que des gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés ; et même encore plus facilement que d’autres. Il est aussi plus facile d’amener à « se repentir » quelqu’un à qui l’on peut montrer que l’on savait tout, d’avance, de ce qu’il a cru faire librement. C’est un effet inévitable des formes organisationnelles clandestines de type militaire, qu’il suffit d’infiltrer peu de gens en certains points du réseau pour en faire marcher, et tomber, beaucoup. La critique, dans ces questions d’évaluation des luttes armées, doit analyser quelquefois une de ces opérations en particulier, sans se laisser égarer par la ressemblance générale que toutes auraient éventuellement revêtue. On devrait d’ailleurs s’attendre, comme logiquement probable, à ce que les services de protection de l’État pensent à utiliser tous les avantages qu’ils rencontrent sur le terrain du spectacle, lequel justement a été de longue date organisé pour cela ; c’est au contraire la difficulté de s’en aviser qui est étonnante, et ne sonne pas juste. It can be said that interpretations of terrorism’s mysteries appear to have brought about a symmetry between contradictory opinions; as if two schools of philosophy construed absolutely incompatible metaphysical edifices. Some would see terrorism nothing more than a number of acts of blatant manipulation by the secret services; others would judge the terrorists blameworthy only in their total lack of historical understanding. But a little historical logic should rapidly convince us that there is nothing contradictory in recognizing that people who understand nothing of history can just the same be manipulated; and even more readily than others. And it is much easier to lead to “repentance” someone to whom one can demonstrate having known in advance everything that he thought he did freely. It is an inevitable effect of clandestine forms of organization of the military type, that it suffices to infiltrate a few people at certain points of the network, to make the many march and fall. Critique, when evaluating armed struggles, must sometimes analyze one of these particular operations, without being led astray by the general resemblance that they all will possibly share. We should expect, as a logical probability, that the State’s security services intend to use all the advantages they find in the realm of the spectacle, which has indeed been organized long ago to that very end: on the contrary, it is a difficulty in perceiving this, which is astonishing, and rings false.
L’intérêt actuel de la justice répressive dans ce domaine consiste bien sûr à généraliser au plus vite. L’important dans cette sorte de marchandise, c’est l’emballage, ou l’étiquette : les barres de codage. Tout ennemi de la démocratie spectaculaire en vaut un autre, comme se valent toutes les démocraties spectaculaires. Ainsi, il ne peut plus y avoir de droit d’asile pour les terroristes, et même si l’on ne leur reproche pas de l’avoir été, ils vont certainement le devenir, et l’extradition s’impose. En novembre 1978, sur le cas de Gabor Winter, jeune ouvrier typographe accusé principalement, par le gouvernement de la République Fédérale Allemande, d’avoir rédigé quelques tracts révolutionnaires, Mlle Nicole Pradain, représentant du ministère public devant la Chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris, a vite démontré que « les motivations politiques », seule cause de refus d’extradition prévue par la convention franco-allemande du 29 novembre 1951, ne pouvaient être invoquées : « Gabor Winter n’est pas un délinquant politique, mais social. Il refuse les contraintes sociales. Un vrai délinquant politique n’a pas de sentiment de rejet devant la société. Il s’attaque aux structures politiques et non, comme Gabor Winter, aux structures sociales.  » La notion du délit politique respectable ne s’est vue reconnaître en Europe qu’à partir du moment où la bourgeoisie avait attaqué avec succès les structures sociales antérieurement établies. La qualité de délit politique ne pouvait se disjoindre des diverses intentions de la critique sociale. C’était vrai pour Blanqui, Varlin, Durruti. On affecte donc maintenant de vouloir garder, comme un luxe peu coûteux, un délit purement politique, que personne sans doute n’aura plus jamais l’occasion de commettre, puisque personne ne s’intéresse plus au sujet ; hormis les professionnels de la politique eux-mêmes, dont les délits ne sont presque jamais poursuivis, et ne s’appellent pas non plus politiques. Tous les délits et les crimes sont effectivement sociaux. Mais de tous les crimes sociaux, aucun ne devra être regardé comme pire que l’impertinente prétention de vouloir encore changer quelque chose dans cette société, qui pense qu’elle n’a été jusqu’ici que trop patiente et trop bonne ; mais qui ne veut plus être blâmée. The present objective of judicial repression in this domain consists, of course, in generalizing matters as fast as possible. What is important in this commodity is the packaging, or the labeling: the price codes. One enemy of spectacular democracy is the same as another, just like spectacular democracies themselves. Thus there must be no right of asylum for terrorists, and even those who have not yet been accused of being terrorists can certainly become them, with extradition swiftly following. In November 1978, dealing with the case of a young print worker, Gabor Winter, wanted by the West German government mainly for having printed certain revolutionary leaflets, Mlle Nicole Pradain, acting on behalf of the Department of Public Prosecution in the Appeal Court of Paris, quickly showed that the “political motives” that could be the only grounds for refusing extradition under the Franco-German agreement of 29 November 1951, could not be invoked: “Gabor Winter is a social criminal, not a political one. He refuses to accept social constraints. A true political criminal does not reject society. He attacks political structures and not, like Gabor Winter, social structures.” The notion of acceptable political crime only became recognized in Europe once the bourgeoisie had successfully attacked previous social structures. The nature of political crime could not be separated from the varied objectives of social critique. This was true for Blanqui, Varlin, Durruti. Nowadays there is a pretense of wishing to preserve a purely political crime, like some inexpensive luxury, a crime which doubtless no one will ever have the occasion to commit again, since no one is interested in the subject any more; except for the professional politicians themselves, whose crimes are rarely pursued, nor for that matter called political. All crimes and offenses are effectively social. But of all social crimes, none must be seen as worse than the impertinent affectation to still want to change something in a society that regards itself as having been so far only too kind and patient, but no longer wishes to be blamed.

 ― in Œuvres, Gallimard, 2006, pp. 1607-1608

 ― translated by MZ

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