des esseintes

    Afin de jouir d’une oeuvre qui joignît, suivant ses voeux, à un style incisif, une analyse pénétrante et féline, il lui fallait arriver au maître de l’Induction, à ce profond et étrange Edgar Poe, pour lequel, depuis le temps qu’il le relisait sa dilection n’avait pu déchoir.     To enjoy a literary work that adjoined, according to his wishes, to an incisive style, a penetrating and feline analysis, he had to get to the master of Induction, that profound and strange Edgar Poe, for whom, since the moment when he started re-reading him, his devotion could not have declined.



    Plus que tout autre, celui-là peut-être répondait par d’intimes affinités aux postulations méditatives de des Esseintes.     Perhaps more than anyone else, Poe fulfilled through close affinities the demands engendered by meditations of des Esseintes.
    Si Baudelaire avait déchiffré dans les hiéroglyphes de l’âme le retour d’âge des sentiments et des idées, lui avait, dans la voie de la psychologie morbide, plus particulièrement scruté le domaine de la volonté.     If Baudelaire had deciphered in the hieroglyphics of the soul the return of the age of feelings and ideas, he had, in the way of morbid psychology, more particularly scrutinized the domain of the will.
    En littérature, il avait, le premier, sous ce titre emblématique: « Le démon de la Perversité », épié ces impulsions irrésistibles que la volonté subit sans les connaître et que la pathologie cérébrale explique maintenant d’une façon à peu près sûre; le premier aussi, il avait sinon signalé, du moins divulgué l’influence dépressive de la peur qui agit sur la volonté, de même que les anesthésiques qui paralysent la sensibilité et que le curare qui anéantit les éléments nerveux moteurs; c’était sur ce point, sur cette léthargie de la volonté, qu’il avait fait converger ses études, analysant les effets de ce poison moral, indiquant les symptômes de sa marche, les troubles commençant avec l’anxiété, se continuant par l’angoisse, éclatant enfin dans la terreur qui stupéfie les volitions, sans que l’intelligence, bien qu’ébranlée, fléchisse.     In literature, he had been the first, under that emblematic title of “The Demon of Perversity”, to uncover those irresistible impulses to which the will submits without understanding them, and which cerebral pathology now accounts for all but in certainty; again, he was the first, if not to point out, then at least to divulge, the depressing influence of fear acting on the will, just like those anaesthetics that paralyze the feelings and that curare that annihilates the nervous elements of motion; it was on this point, upon this lethargy of the will, that he had converged his studies, analyzing the effects of this moral poison, pointing out the symptoms of its progress, the troubles, beginning with anxiety, continuing in anguish, exploding at last in terror that stupefies volitions, without causing the intelligence, howsoever shaken up, to give way.
    La mort dont tous les dramaturges avaient tant abusé, il l’avait, en quelque sorte, aiguisée, rendue autre, en y introduisant un élément algébrique et surhumain; mais c’était, à vrai dire, moins l’agonie réelle du moribond qu’il décrivait, que l’agonie morale du survivant hanté, devant le lamentable lit, par les monstrueuses hallucinations qu’engendrent la douleur et la fatigue. Avec une fascination atroce, il s’appesantissait sur les actes de l’épouvante, sur les craquements de la volonté, les raisonnait froidement, serrant peu à peu la gorge du lecteur, suffoqué, pantelant devant ces cauchemars mécaniquement agencés de fièvre chaude.     Death, which all the dramatists had muchly abused, he had, in a certain manner, sharpened and altered, introducing therein an algebraic and superhuman element; but it was, to say truly, not so much the real death agony of the dying that he described, as the moral agony of the survivor, haunted before the distressing deathbed, by the monstrous hallucinations engendered by suffering and fatigue. With a dreadful fascination, he expatiated upon the acts of sudden terror, on the breaking of the will; reasoned them out in cold blood; little by little squeezing the throat of the reader, sauffocated and gasping before these mechanically arranged nightmares of raging fever.
    Convulsées par d’héréditaires névroses, affolées par des chorées morales, ses créatures ne vivaient que par les nerfs; ses femmes, les Morella, les Ligeia, possédaient une érudition immense, trempée dans les brumes de la philosophie allemande et dans les mystères cabalistiques du vieil Orient, et toutes avaient des poitrines garçonnières et inertes d’anges, toutes étaient, pour ainsi dire, insexuelles.     Convulsed by hereditary nervous disorders, impassioned by moral choreas, his creatures lived only by the nerves; his women, the Morellas, the Ligeias, possessed a vast erudition, deeply imbrued steeped in the mists of German metaphysics and the kabbalistic mysteries of the ancient East; all had the boyish and inert bosoms of angels, all were, so to say, unsexual.
    Baudelaire et Poe, ces deux esprits qu’on avait souvent appariés, à cause de leur commune poétique, de leur inclination partagée pour l’examen des maladies mentales, différaient radicalement par les conceptions affectives qui tenaient une si large place dans leurs oeuvres; Baudelaire avec son amour, altéré et inique, dont le cruel dégoût faisait songer aux représailles d’une inquisition; Poe, avec ses amours chastes, aériennes, où les sens n’existaient pas, où la cervelle solitaire s’érigeait, sans correspondre à des organes qui, s’ils existaient, demeuraient à jamais glacés et vierges.     Baudelaire and Poe, these two minds that have often been matched up because of their common poetics, their shared predilection for the examination of mental maladies, yet radically differing in their affective conceptions that filled such a large place in their works; Baudelaire with his love, thirsty and iniquitous, whose cruel aversion brought forth dreams of reprisals of an inquisition; Poe, with his chaste and ethereal loves, where the senses had no existence, where the brain alone underwent arousal that found no correspondence in the organs, which, if they existed at all, remained forever frozen and virginal.
    Cette clinique cérébrale où, vivisectant dans une atmosphère étouffante, ce chirurgien spirituel devenait, dès que son attention se lassait, la proie de son imagination qui faisait poudroir comme de délicieux miasmes, des apparitions somnambulesques et angéliques, était pour des Esseintes une source d’infatigables conjectures; mais maintenant que sa névrose s’était exaspérée, il y avait des jours où ces lectures le brisaient, des jours où il restait, les mains tremblantes, l’oreille au guet, se sentant, ainsi que le désolant Usher, envahi par une transe irraisonnée, par une frayeur sourde.     This cerebral clinic where, vivisecting in a stifling atmosphere, this spiritual surgeon, as soon as his attention flagged, fell prey to his imagination that enveloped him in dust clouds, like delicious miasmas, of sleepwalking and angelic apparitions, was for des Esseintes a source of tireless conjectures; but now that his nervous disorder had become aggravated, there were days when such reading shattered him, days when he awaited with trembling hands and ears cocked, feeling himself, like the grievous Usher, seized by unreasoned fright, by a muffled terror.
    — J.K Huysmans, À rebours, chapitre XIV     — translated by MZ

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *